Anaïs Énon

Du 7 au 28 septembre 2025
Résidence d’écriture
Racines en l’air

Marquée par la découverte en 2005 de l’histoire dite des réunionnais de la Creuse, ces 2000 enfants mineurs de l’île de La Réunion séparés de leur famille et transplantés en France métropolitaine de 1962 à 1984, je m’’empare de ce « crime fait à l’enfance » pour raviver les mémoires défaillantes.

Je tisse un récit qui donne à entendre ce chapitre peu connu de l’histoire de la Ve République qui a laissé des traces, que ce soit à l’île de La Réunion ou dans l’hexagone.

Après avoir remporté le 1er prix du concours de nouvelle G-E Clancier à l’unanimité du jury pour À fleur d’eau en 2024 – éditions Maïade, dans laquelle j’abordais ce sujet, je poursuis l’écriture avec le roman Racines en l’air.

J’axe mon travail d’écriture autour des sensations physiques, du corps, des mots qui résonnent, des langues, du créole réunionnais, de la langue d’oc. Des images qui jaillissent et font sens au fil du temps. Il s’agit dans cette histoire de liens transgénérationnels. De liens délicats, subtils, invisibles. Par quels biais peut ressurgir – dans un corps de la deuxième génération – une histoire traumatique ?

Les thèmes que je développe ici sont ceux de la filiation, des racines, du déracinement, de l’exil, de la colonisation, du déterminisme social, de la moindre considération de l’individu selon son origine et sa couleur de peau. Toutes ces histoires qui nous lient.

Une écriture qui ne veut pas se ranger dans un style en particulier, qui veut mailler ensemble, dans un même ouvrage, des matières que l’on range parfois dans des cases distinctes. Une écriture qui se revendique poétique, réaliste et politique.

Extrait de la nouvelle À fleur d’eau 

Ici, des petites fleurs violettes se nichent en ses yeux, elles poussent entre deux branches de bois mort. En contour, une mousse s’y est frayé un chemin. Les pulsatilles font partie des renonculacées, famille des vivaces. Elles sont solitaires, dressées ou inclinées avec une collerette plumeuse, de couleur mauve, bleu violacé ou rose, elles sont rarement blanches. Elles ne renoncent jamais. La mousse d’un vert pimpant et douillet donne envie de s’y lover. Souvent, elle s’imagine dormir sur un lit de verdure entouré de fougères et de grands arbres aux feuilles perroquet. Elle ramasse une collerette qu’elle glisse sous son tricot de peau. Les pétales humides se collent à l’encolure de ses seins naissants. En remontant, elle aperçoit lo fadat, un jeune qui porte une faux à la ceinture et chante toujours des paroles incompréhensibles :

Mwin pa blan

Non mwin pas nwar

Zarab[1] Zorey[2] Komor

Mwin nasyon bann batar*

*extrait chanson Béber de Danyel Waro


[1]  Zarab : réunionnais musulman d’origine indienne

[2]Zorèy, zoreilles : désigne un Français métropolitain dans les départements de la France outre-mer.

Bibliographie

  • Partir de Florence, et poursuivre – Récit auto-fiction autour d’une rencontre posthume avec Florence Arthaud, Manuscrit, 2022
  • À fleur d’eau – Recueil de nouvelles, éditions Maïade, 2024

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